ÉTAPE 23 : PANNE SÈCHE

Vendredi 14 juin, arrivée près du lac de Gärdsjön, 85 km, pluie et nuages

Ce matin, je ne traine pas. Petit déjeuner fruits secs avalés en 5mn et eau froide comme boisson. Tout va bien. Je repense à cet homme hier que ma présence inquiétait réellement. J’ai l’impression que pour lui, s’il m’accueillait, c’était introduire le loup dans la bergerie. C’est la première fois que je fais peur et cela fait un drôle d’effet. Je ne sais pas quelle évolution peut avoir un pays lorsque les relations à l’autre sont fondées sur la peur et la suspicion. J’espère arriver à comprendre

Démarrer sur le vélo est difficile car il pleut encore. Il a plu toute la nuit et le Veltop fait une poche d’eau. Je suis obligée d’incliner le vélo pour ôter toute l’eau accumulée. Comme d’habitude, je suis bien couverte, je sais que je ne vais pas être mouillée mais la pluie gâche tout. C’est dur de voir le paysage, de prendre des photos. Il faut se concentrer beaucoup plus sur la route qui devient plus dangereuse, en particulier pour moi, les descentes. J’ai peur de déraper et que ma remorque m’embarque, aussi au lieu que la descente me permette de prendre de l’élan pour la montée suivante, je suis obligée de freiner, c’est vraiment idiot. Et je ferais 60 km comme cela. La pluie s’arrête à 15h, ce qui veut dire qu’une grande partie de la journée est déjà passée. La météo annonçait du soleil pour l’après midi, je n’en verrais pas la couleur.

Au cours de route, le GPS m’a fait prendre une route qui s’arrête en cul de sac et ce n’est même pas signalée à l’entrée de la route. Mieux, le GPS m’indique de passer sous la grande route et vous voyez où se trouve le tunnel, 10m au dessus à gauche.

La route s’arrête brutalement

Je me suis amusée à regarder la trace de la balise, en agrandissant la trace, on a l’impression que je dessine un noeud. Il n’en est rien, c’est juste que je cherche ma route et que je n’arrive pas à la trouver. Dans ces cas là, pour m’en sortir, je change d’application et je passe sur Google Maps. Lorsque je me perds, c’est toujours ce que je fais. Là le GPS me fait passer par une partie de la ville de Hudidksvall et en partie sur les hauteurs. Et là à ma grande stupéfaction, je retrouve un ghetto mais de plus petite taille. Ainsi, même dans les petits villes, on observe ce phénomène. Cela m’impressionne et comme la première fois, cela me dérange de traverser un lieu pareil avec mon vélo, toujours cette même crainte que cela passe pour une provocation alors que vraiment il n’en est rien. Je finis enfin par retrouver ma route et je repars. La pluie s’est enfin arrêtée et je recommence à regarder autour de moi. Mais les routes ne sont pas toutes réellement plates et il reste de belles flaques d’eau. Certaines sont difficiles à passer pour moi car mon vélo n’est pas haut. Et je prends un bain d’eau sale. C’est là que je vois que mes vêtements sont vraiment super car je ne suis pas mouillée. Mais cela me fait un drôle d’effet car je sens l’eau qui arrive sur moi.

Les lacs sont toujours aussi présents
Quelque fois, je vois juste un petit bout de lac.

Je continue tranquillement et je vois que le GPS me conduit sur une piste en terre, du même style que celle que j’ai empruntée le jour où il a fait si beau. Mais là, c’est autre chose. La pluie continue a laissé des traces. J’essaie de voir si je peux suivre une autre route, mais il n’y en a pas. Aussi je finis par la prendre, tout en me disant que ce n’est pas une bonne idée. Et effectivement, j’en bave. Elle est difficile, le vélo patine souvent en particulier dans les montées, ce qui fait que cela devient très physique car je dois compenser la roue motrice qui patine. Je vois le niveau de la batterie décroître très rapidement, ce qui ne me rassure pas beaucoup. Le GPS m’indique qu’il y a 8 km à faire comme cela. Je mettrais une heure et quart pour les faire. Mais je vois un changement fort de direction apparaître, ce qui très souvent indique que je retrouve une route en goudron. Mais catastrophe, c’est une nouvelle route du même style qui apparaît et le GPS m’indique 5 km à faire sur cette route. Là je me dit que je vais avoir des « emmerdes ». Et effectivement, cela sera le cas. Le chemin est encore en plus mauvais état. Mon attelage s’enfonce de plus en plus. Je deviens inquiète par la situation car le niveau de ma batterie continue de chuter. Les efforts demandés à la roue motrice sont trop élevés. Tout cela ne me va pas du tout car je ne fais que subir, mais il me faut sortir au plus vite de cette route. Au bout de 2,5 km de combat soudain la batterie lâche. Je n’ai plus de roue motrice. Alors là, le combat commence et c’est réellement un combat. Je dois sortir Petit Prince de là et je n’ai aucune aide. J’avance 50m par 50m. Je passe mon temps à descendre pour sortir Petit Prince d’une ornière. Il est évident que ce genre de route n’est emprunté que par des voitures style jeep et que c’est grotesque de me retrouver là. Mais si cela va me servir de leçon pour l’avenir, il me faut sortir de ce merdier. Je mettrais 3/4h à faire un km, je m’épuise mais je me bats. Mais arrive 500m de montée et là je descends de vélo car je tire tellement sur les pédales que je sens que je vais casser la chaîne et ne n’est vraiment pas le moment pour cela. Alors, je tiens le guidon d’une main et l’autre main, derrière le fauteuil et je pousse. C’est totalement épuisant, je monte 10m par 10m et je m’arrête pour récupérer du souffle. A mi montée, le cœur cogne tellement que je m’assois sur le fauteuil pour récupérer. Et comme souvent dans ce cas là, je prends le téléphone pour voir si j’ai un message et là, j’ai un message d’Alvarum me disant que j’ai un nouveau don. Je vais voir et c’est Aline qui m’a fait un don avec un petit mot charmant. Et l’effet est impressionnant sur moi. C’est comme si on venait de me faire une piqûre d’une drogue quelconque. Cela me stimule complètement, je descends de mon vélo et je me remets à pousser. Les moustiques attaquent. Comme j’ai les 2 mains prises et que je ne peux pas lâcher mon vélo, ils attaquent les seuls parties découvertes, les mains, le visage et le cou. Et ils s’en donnent à cœur joie, c’est terrible. J’ai mis ce que j’avais sous la main, de la citronnelle, mais clairement cela fait marrer les moustiques qui n’en ont rien à faire. Et je finis par arriver en haut, 3/4h encore pour faire ces 500m. Là je vois que cela descends mais pour que la descente soit praticable, ils ont mis des pierres, des galets. La descente est forte, je suis brinquebalée à gauche, à droite, il est très difficile de freiner. La remorque fait un bruit d’enfer et je me dis qu’elle va finir par se désintégrer. Je m’accroche, je fais du mieux que je peux mais j’ai vraiment peur de casser mon matériel. Je m’arrêterais 3 fois dans la descente pour vérifier que tout va bien mais vraiment cette descente est effrayante, les roues passent leurs temps à glisser sur ces gros galets. Enfin j’arrive en bas. Je m’arrête, dernière inspection et tout semble aller bien. J’espère ne pas avoir de mauvaises surprises par la suite. Je retrouve enfin une route goudronnée et …3 maisons. Il faut absolument que je puisse brancher ma batterie. Je m’arrête à la première maison, mais je ne vois pas de voiture, ce qui en Suède, n’est pas bon signe. Je frappe et personne ne me réponds. La deuxième maison est petite et la porte est ouverte. L’homme à l’intérieur me répond très gentiment. Il vient d’emménager, il y a 2 jours et il n’a pas encore le courant. Les choses se corsent, il ne reste qu’une maison. Je frappe la trouille au ventre car si c’est « non » que vais-je devoir faire ? Je n’en ai aucune idée.

La porte est ouverte par une petite fille qui appelle ses parents. Je n’en mène pas large car je suis le dos au mur et…l’accueil est totalement délicieux. C’est une famille de 4 enfants et le père est électricien. Il s’empare immédiatement de la batterie pour la mettre en charge. Petit Prince est sauvé pour cette fois, mais du coup son autonomie passe de 110 km à 90 km et cela change beaucoup de choses. Il ne faut plus jamais que je me retrouve dans cette situation.

Comme souvent dans ce cas, les animaux de la famille sont aussi gentils que leurs maîtres. Et un chat prends possession de mon vélo. Cela me fait rire.

Kerin trouve mon siège confortable et il a bien raison.

Je pourrais faire mon premier vrai repas depuis 24h mais je n’ai pas spécialement faim. Je pense que c’est le contre coup de la fatigue. Je suis momentanément KO mais au bout d’une heure, je me sens en forme à nouveau.

Vera qui m’a accueillie si gentiment a 4 enfants (le premier, elle l’a eu à 23 ans et le dernier à 27 ans). Ces enfants sont magnifiques et drôlement costauds pour leur âge.

Vera et Magnus, les parents, Esther et Ellen, les deux filles aînées, Arvid et Assar les deux garçons (mode couette)

Vera travaillant dans le domaine social, j’en profite pour lui parler de « afraid et suspicious ». Elle m’explique que c’est récent. Jusqu’à présent la migration était faible donc les capacités d’intégration étaient relativement bonnes. Mais de juin 2015 à décembre 2015, ils ont reçu d’un coup 170 000 migrants (sur une population de 10 millions d’habitants). Et là les problèmes importants sont apparus, grosses difficultés d’intégration, ces populations se regroupent par communauté, les femmes restent chez elles à s’occuper des enfants et ne parlent pas la langue du pays, la délinquance a fortement augmentée. La population a dit « stop », a imposé les contrôles au frontières alors qu’ils sont dans l’espace Schengen (mon passeport m’a été demandé avant de monter dans le ferry). Vera me dit qu’avant 2015, elle pense que j’aurais été beaucoup mieux reçue. Quelle tristesse de voir une évolution comme cela et je ne pense pas malheureusement que cela s’arrange avec le temps. Ils vont connaître les mêmes problèmes que nous. Je suis contente d’avoir des débuts d’explication (Aline, vous aviez raison, mais le phénomène est très récent : 2015).

Après toutes ces discussions, je vais me coucher dans une grande salle de jeux des enfants qui sert aussi de salle de sport. Je dormirais comme un bébé ce qui ne m’étonne pas vu mon état de fatigue après cette virée dans les bois.

6 réflexions sur « ÉTAPE 23 : PANNE SÈCHE »

  1. Wouah! Quelle épreuve. Heureusement que la fin est plus positive et que la journée s’est bien terminée pour toi… Bonne route!

    1. Bonjour Béa,
      Oui ce fût une épreuve car je n’étais pas sûre que le physique tienne, que je sois assez costaud, donc j’ai eu peur de ne pas y arriver. Il n’aurait pas fallu que cela soit plus long

  2. Grâce à Laure Waché je découvre votre blog et je me régale. Je vais aller vous lire depuis votre départ. J’adore votre manière de raconter votre aventure et je vous remercie pour le temps et l’énergie que vous déployez après vos pédalages journaliers pour nous faire vivre vos aventures comme si on y était. Violette.

    1. Bonjour Violette
      Merci à Laure de vous avoir transmis mon blog. Je suis ravie de savoir que dorénavant vous allez me suivre. SI vous souhaitez recevoir tous les matins ma newsletter, il faut indiquer votre email en haut à gauche sur le site dans la case « Subscribed ». Comme vous le voyez, j’essaie de récolter de l’argent pour l’association Petits Princes. Si vous estimez que mes efforts quotidiens vous plaisent, n’hésitez pas faire un don, c’est le meilleur remerciement pour moi.

  3. J’ai un peu honte de lire tes aventures installée bien confortablement dans mon lit. Je viens de relire cette étape , car je l’ai lue ce matin très rapidement, impatiente de voir comment tu allais te sortir de ce bourbier. Et tu t’en es sortie, je ne suis pas étonnée, mais au prix de quels efforts! Comme d’habitude, ton acharnement a payé, y compris pour avoir un hébergement. Quelle belle famille tu as encore rencontrée, ils sont tous très beaux. Ça doit vraiment faire du bien de se faire accueillir par des gens comme eux, surtout après une telle journée de galère.
    Il faut vraiment que la pluie te laisse un peu tranquille, car même si tu es bien habillée (ça c’est super), ce n’est pas agréable du tout, et il faut que tu puisses recharger tes batteries. Je t’envoie un peu de soleil de La Puisaye, en espérant qu’il arrive jusqu’à toi.
    Bises et bon courage. Continue à nous étonner.

    1. Bonjour Odile
      Oui en ce moment le vélo est drôlement physique, un peu trop car je sens que c’est limite. Et échouer après tout cela dans une belle famille, c’est un vrai bonheur.

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